« Sournoise », « trop discrète » : des employés de la Macif listés

Publié le par nidieuxnimaitrenpoitou.over-blog.com

A Vénissieux, des cadres ont établi une liste « humiliante » de leurs employés. Une « dérive managériale » pour la CGT.http://asset.rue89.com/files/imagecache/asset_wizard_vignette/files/LucileSourds/telechargez_macif.jpg

Démunie face à « l'autisme » de la direction après la découverte de cette liste [PDF] d'évaluation et d'annotations, Sylvie Herreros, délégué CGT à la Macif Rhône-Alpes, a contacté Rue89.

Elle ne témoigne pas pour se mettre en avant, précise t-elle, mais au nom des autres délégués du personnel. Dans son premier e-mail, elle écrit :

« Pour nous, il y a danger et nous ne pensons pouvoir contrer cette escalade qu'en diffusant l'information à l'extérieur de l'entreprise. »

« Sournoise », « proche des syndicats »

Le 17 juin, un salarié de la Macif à Vénissieux (Rhône) découvre sur un bureau trois pages manuscrites. A côté des prénoms des 29 employés du service, quelques lignes d'annotations. Extraits :

  • « Haute opinion d'elle-même, pas de remise en question. N'écoute pas, gère mal l'échec. »

Extrait de la liste de la Macif de Vénissieux.

  • « Intelligent, ambitieux, décrédibilise les autres pour expliquer ses échecs. »

Extrait de la liste de la Macif de Vénissieux.

  • « Individualiste, sournoise. Des résultats, s'éparpille beaucoup. Proche [des] syndicats. »

Extrait de la liste de la Macif de Vénissieux.

On peut y lire encore parmi les critiques, « susceptible » ou « déficient visuel ».

« Un cas isolé », « pas le genre de la maison »

Pour la CGT, la liste « porte atteinte aux droits des personnes ». Elle alerte la direction. La responsable de la communication de la Macif, à Lyon, explique :

« Un cadre dans le service a porté des annotations manuscrites concernant sa nouvelle équipe sur son cahier personnel. Il a été subtilisé, apparemment. Tout de suite, des mesures ont été prises : le cadre a été muté vers d'autres fonctions n'induisant plus le management. C'est un cas isolé, ce n'est pas une pratique dans l'entreprise. »

Sylvie Herreros raconte que quelques jours après, le supérieur du cadre auteur de la liste a poussé une « crise d'hystérie ». Il cherchait à trouver « le coupable », celui qui a osé photocopier la liste. Elle assène :

« Les responsabilités ne sont pas individuelles mais bien collectives. C'est toute la chaîne managériale qui, de négligence en suffisance, de mépris et autosatisfaction, finit par se faire destructrice. Les jeunes du service étaient terrorisés. En interne les gens sont indignés mais apeurés. »

Certains d'entre eux sont ensuite venus réclamer la liste auprès des militants de la CGT. La responsable communication de la Macif nie les menaces :

« Il n'y a pas de climat de peur, heureusement. Rien n'est remonté dans ce sens auprès de la direction sinon on aurait pris des mesures. Ce sont des supputations totales. »

La CGT va faire jouer son droit d'alerte

Par une lettre recommandée [PDF] datée du 12 septembre et adressée à la direction régionale de la Macif et à l'inspection du travail (que Rue89 a pu consulter), les élus du personnel CGT écrivent :

« Nous vous informons qu'en vertu de l'article du code du travail L 2313-2, nous entendons faire jouer notre droit d'alerte. »

Pour la direction de la Macif, le droit d'alerte n'est pas valide [PDF] car il ne concerne pas une pratique récurrente dans l'entreprise. « C'est un cas isolé », répète-t-on.

Pas pour les délégués CGT, martèle Sylvie Herreros, qui doit rencontrer l'inspecteur du travail le 17 octobre :

« On ne veut pas pointer du doigt des personnes. C'est toute la chaîne managériale qui est entrée dans un dangereux cercle vicieux dont elle ne parvient plus à sortir. Les directives font que les dirigeants croient avoir une toute puissance, une impunité. Alors ils se lâchent. »

Pression, notation, suicide

Le « tournant » de ces « dérives managériales », explique Sylvie Herreros, remonte aux années 2000 et à l'arrivée de nouveaux dirigeants « politiques » au sein de la Macif :

« Ils ont installé la mesure des résultats individuels, fixé des normes commerciales à atteindre, inventé des produits financiers qui ont moins de rapport avec le service des sociétaires qu'avec la profitabilité. »

Pression, notation, concurrence : elle décrit le paradoxe « insupportable » de la Macif. Tout en entonnant un discours humaniste, le management ordinaire se fait de plus en plus « brutal ».

La délégué CGT cite des menaces d'avertissement reçues par les salariés qui se plaignaient du système de notation individuelle. Ou le cas du collègue, en dépression depuis plus d'un an, mis sous surveillance informatique après avoir été soupçonné de tricher sur ses résultats. Le cadre qui a établi la liste en juin était impliqué dans cette affaire. Pour Sylvie Herreros, le problème ne se limite pas à son service :

« Les gens tombent plus souvent malade. Il n'y a plus de joie de vivre, l'ambiance est plombée, même ailleurs. »

Une responsable CGT nationale corrobore ses dires :

« Le cas de Vénissieux est isolé mais symptomatique du climat général. En Ile-de-France, il y a eu un suicide dernièrement. Partout, il y a une espèce de malaise et de ras-le-bol. Il faut absolument que quelque chose émerge de tout ça. »

« On voit nos valeurs bafouées »

Au service communication de la Macif à Lyon, étonnement :

« Non, ici, les gens sont plutôt satisfaits. Après, concernant la pression au travail, toutes les entreprises connaissent un peu plus de pression dans un contexte de crise. Et vous ne le savez peut-être pas mais les assurances sont un secteur très concurrentiel. »

Sylvie Herreros travaille à la Macif depuis 28 ans, dont 20 ans « de bonheur ». Elle pèse ses mots, pour conclure :

« On est nombreux a avoir été embauchés sur la base du militantisme et on voit aujourd'hui nos valeurs bafouées. J'ai connu la période faste et je vois la dégradation avec douleur et beaucoup de souffrance. On serait sauvés si la direction acceptait de réfléchir à ses pratiques. »

Illustrations : extraits de la liste de la Macif de Vénissieux.

 

lu sur eco 89

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