Qui pour chanter l'Angleterre des émeutes urbaines?

Publié le par nidieuxnimaitrenpoitou.over-blog.com

Début juillet, on commémorait les trente ans du single «Ghost Town»
des Specials,symbole des émeutes anglaises de 1981.
Mais de quelle(s) chanson(s) contemporaine(s) des émeutes de 2011
se souviendra-t-on dans trente ans?

 

Sept jeunes hommes au volant d’une voiture dans une cité anglaise. Le véhicule slalome dans des rues désertes, sous un ciel gris, entre des barres d’immeubles aux murs noircis. La musique évoque un carnaval macabre défilant au ralenti, scandé de cuivres déglingués et de chœurs grinçants. Et le texte, tour à tour mélancolique et menaçant, parle de chômage, d’ennui et d’émeutes imminentes:

«This town is coming like a ghost town
Why must the youth fight against themselves?
Government leaving the youth on the shelf
This place is coming like a ghost town
No job to be found in this country
Can't go on no more
The people getting angry» [1]

Une chanson et un clip sur l’Angleterre de 2011, celle des récentes émeutes urbaines? Non, sur celle de 1981. Celle du single Ghost Town des Specials. Sorti le 12 juin 1981, celui-ci devint officiellement le disque le plus vendu du moment au Royaume-Uni le 11 juillet de la même année. La veille, de violentes émeutes avaient agité les banlieues anglaises, de Toxteth (Liverpool) à Handsworth (Birmingham) en passant par Chapeltown (Leeds). «Le sens général que je voulais transmettre, c’était celui d’une catastrophe imminente», expliquait il y a un mois le leader du groupe, Jerry Dammers.

Cette coïncidence de timing est unique dans la pop musique, le site américain Pitchfork affirmant récemment que cette chanson a hissé «la barre de l’équivalence entre la pop et le monde à un niveau impossible». Et, ce faisant, est devenue le symbole d’une époque où, écrivait récemment le journaliste Adam McSmith dans un essai sur les années Thatcher, No Such Thing As Society, il y avait «plus de politique dans la musique populaire britannique et d’activisme politique de la part de ses interprètes qu’à aucune autre époque avant ou depuis».

Les Clash et les Pistols souvent cités

Il y a un mois, l’Angleterre a commémoré les trente ans de ce single historique et de cette vague d’émeutes… avant de devoir faire face, donc, à une autre vague d’émeutes. Mais sans bande-son idéale pour l’accompagner cette fois-ci, au point que le Guardian estimait le 9 août que «Ghost Town est toujours la musique d’un pays en crise». Et que les autres chansons souvent citées dans les médias ces jours-là furent le Anarchy in the U.K. des Sex Pistols et les grenades dégoupillées par le Clash entre 1977 et 1979, comme London’s Burning, White Riot et Guns of Brixton («When they kick out your front door/How you gonna come?/With your hands on your head/Or on the trigger of your gun?» [2]).

Avant même les émeutes, le 3 juillet, le quotidien The Independent, dans un article sur le trentième anniversaire de Ghost Town, estimait que «les parallèles économiques et politiques entre la Grande-Bretagne de 2011 et celle de 1981 sont peut-être évidents, mais les réactions musicales aux temps troublés que nous traversons brillent par leur rareté». Dans sa récente somme consacrée à la protest song, 33 Revolutions per Minute, le critique britannique Dorian Lynskey se demande lui s’il «n’a pas fini par écrire un éloge funèbre» et estime que «créer une protest song réussie au XXIe siècle est un défi intimidant». Et fin 2010, un journaliste du New Musical Express qui s’interrogeait sur la bande-son idéale des protestations étudiantes lâchait cet aveu révélateur: «Nous avons déjà écrit auparavant qu’il n’y a pas de grandes protest songs modernes, mais il y en a plein de vieilles où puiser».

De la protest song à la chanson de crise

Les évènements ayant contribué à façonner l'Angleterre actuelle (attentats terroristes de 2005, déboires de l'intervention en Irak, crise financière de 2007-2008, retour au pouvoir des conservateurs et mise en place d'un plan de rigueur...) devraient être de grandes sources d'inspiration pour les songwriters, mais le nombre de protest songs de la dernière décennie a été bien inférieur à celui des années 80, et les plus connues ont été signées par les stars des années 90. Comme si elles découlaient de la déception née du flirt de la scène musicale britannique avec le New Labour et de la rupture violente qui suivit (symbolisée par une couverture du New Musical Express de 1998 où une photo de Tony Blair était surmontée du titre «Jamais eu le sentiment de vous faire avoir?»).

Citons, entre autres, You and Whose Army? de Radiohead en 2001, A Prayer for England de Massive Attack en 2003, Harrowdown Hill de Thom Yorke en 2006 (morceau qui, sans le nommer, fait allusion au mystérieux suicide de l’expert en armement David Kelly)… Ou encore Running the World de Jarvis Cocker, en 2006, où le Guardian vit un pressentiment de «la lutte des classes à l’heure de la crise du crédit»:

«Your free market is perfectly natural
Or do you think that I’m some kind of dummy
It’s the ideal way to order the world
Fuck the morals, does it make any money?
And if you don’t like it, then leave
Or use your right to protest on the street
Yeah, use your rights but don’t imagine that it’s heard» [3]

 

[lien vers le clip en question]

Ces chansons s'assimilent plus à des prêches ou à des méditations inviduelles qu'à des instantanés capturant l'esprit de l'Angleterre des émeutes: pour en trouver, il faut plutôt se tourner ailleurs que vers la protest song, vers la chanson de crise. Un genre que Dorian Lynskey décrit comme «un sous-ensemble de la musique protestataire, pas toujours perçu comme tel parce qu’il capture un sentiment d’anxiété et d’effondrement imminent et n’offre pas de solution».

Un clip sur fond de manifestations

On pourrait y classer, pour rester dans le rock, ces tranches de violence urbaine servies saignantes que sont Riot Van des Arctic Monkeys («He got thrown in the riot van/And all the coppers kicked him in» [4]), I Predict a Riot des Kaiser Chiefs («A friend of a friend he got beaten/He looked the wrong way at a policeman» [5]). Ou, plus récemment, Dirt («saleté»), le deuxième single des Mancuniens de Wu Lyf. Transe martiale, voix écorchée, clip (controversé) faisant défiler en accéléré des clichés des protestations étudiantes par le photographe Fil Kaler et paroles brèves et annonciatrices:

«The fire starts
Can you hear the sound?
Of the kids all calling'
I won't hold this crown
Me and your friends
We run this town
And keep on calling
Until it all falls down» [6] 


 

Ce «We run this town» d'un groupe rock résumerait assez bien, pour beaucoup d'observateurs de la scène musicale britannique, le genre qui capture le mieux l’esprit de l’Angleterre des émeutes, le grime («crasse»). Cet amalgame de plusieurs styles musicaux urbains (hip-hop, dancehall...), apparu au début des années 2000 avec notamment Dizzie Rascal, est, selon le Guardian, «la chaîne d'info en continu de la classe populaire britannique urbaine —pas nécessairement noire, pas nécessairement jeune, mais majoritairement noire et jeune».

Explications du critique et essayiste Simon Reynolds, qui vient de publier Retromania, un essai (à paraître en France début 2012) sur la culture pop actuelle et sa fascination pour le passé:

«La bande-son des émeutes est spécialement le grime des débuts, disons de 2001 à 2005. Si vous écoutiez la colère et l’énergie de cette musique, vous pouviez commencer à voir qu’il y avait une explosion qui ne demandait qu’à se produire. Le grime canalise cette frustration ainsi qu’une créativité brute et le désir d’acquérir un statut dans une compétition entre des MC, des stations de radio pirates, des producteurs. A portée de main, vous pouvez sentir le besoin désespéré de croire en soi, le désir de sortir de son ghetto, le matérialisme et le sentiment de claustrophobie »

«C'est notre territoire, on le contrôle»

Dans ce genre, Simon Reynolds estime que l’équivalent de Ghost Town serait Destruction VIP de Jammer, un morceau de 2005 où figuraient en featuring plusieurs autres MC grime comme Wiley, D Double E, Kano et Durty Doogz:

«La phrase-clé qui collerait aux émeutes serait de Kano: "From lamp post to lamp post, we run the road" [7]. "Road" est le mot qu’emploient les MC grime là où les musiciens de hip-hop américains diraient "streets". En gros, c’est une expression qui sert à frimer en disant "c’est notre territoire, on le contrôle" que ce soit un groupe de MC, une radio pirate ou un gang. Mais cela a pris une autre résonance avec les émeutes où, pendant quelques jours, la jeunesse a littéralement pris la rue, pour le meilleur et pour le pire.»

Le grime, et le hip-hop en général, ont été l’objet de vifs débats depuis les émeutes. Le Guardian ou le site Beehive ont ainsi listé les réactions aux évènements, notamment sur Twitter, de musiciens rattachés à ces genres. Des médias populaires, comme le Daily Mirror, ont eux accusé le hip-hop d’être à l’origine des émeutes. Un éditorialiste du tabloïd a ainsi écrit:

«J’accuse la pernicieuse culture de la haine qui entoure le rap, qui glorifie la violence et le mépris de l’autorité (spécialement de la police mais aussi des parents), qui exalte un matérialisme de pacotille et célèbre la drogue.»

Ce qui a bien sûr déclenché des répliques outragées de musiciens comme Professor Green («Ouais, interdisez la musique rap, réduisez-nous encore plus au silence. […] Ni ma musique ni celle de mes confrères n’est à blâmer») ou de publications comme The Quietus, qui a retourné l’attaque en s’attaquant à un genre qu’il estime bien plus dangereux: la télé-réalité musicale qui, «contrairement au hip-hop», ne sert qu'à «maximiser les profits de quelques-uns qui, on peut le suspecter, méprise ce qu'ils font et ceux qui le consomment».

«Et putain, qu’est-ce qu’on a aujourd’hui?»

Une opinion largement partagée chez les amateurs de rock et de hip-hop si l’on en juge par le texte publié le 9 août par un webzine, Beatwolf, qui commence par lister les ressemblances entre l’Angleterre de 1981 et celle d’aujourd’hui (gouvernement conservateur, émeutes urbaines, mariage princier…) avant de canarder:

«Il y a néanmoins une différence importante. La musique. La bande-son de 1981 était Ghost Town des Specials. Et putain, qu’est-ce qu’on a aujourd’hui? Swagger Jagger numéro un des charts. Par Cher Lloyd de X Factor. Vous savez, le programme qui promeut tout ce qui est mal dans la culture de la célébrité instantanée où nous vivons aujourd’hui. […] Quand ceux qui veulent faire quelque chose pour régler cette situation sortiront du bois, nous aurons une révolution musicale, et peut-être culturelle. C’est cela que les défavorisés et les découragés devraient faire, pas se battre dans les rues.»

Ce duel entre les musiques protestataires et les productions de la télé-réalité est d’ailleurs à l’origine du dernier numéro un décroché par une chanson essentiellement «politique» en Angleterre, le 20 décembre 2009. Une campagne virale dopée par Facebook dont le but était de faire battre le single de Noël de X Factor avait couronné Killing in the Name de Rage Against The Machine, une chanson sortie en… 1992. «Comme si une protest song pouvait seulement connaître le succès à grande échelle aujourd'hui en la transformant en blague», commenta Dorian Lynskey. Et comme un symbole des difficultés de la chanson de crise ou protestataire à s'écrire un présent en Angleterre, trente ans après l'instantané Ghost Town.

Jean-Marie Pottier


(...)

 [1] «Cette ville devient comme une ville fantôme/Pourquoi les jeunes doivent-ils se battre entre eux?/Le gouvernement les laisse sur le bas-côté/Cet endroit devient comme une ville fantôme/Plus de boulot dans le pays/Cela ne peut plus continuer/La colère gagne les gens».

[2] «Quand ils fracasseront ta porte, comment sortiras-tu?/Avec les mains sur la tête ou sur la gâchette de ton flingue?»

[3] «Votre marché libre est parfaitement naturel/Ou pensez-vous que je suis une espèce d’idiot?/C’est la façon idéale de faire fonctionner le monde/Au diable la morale, est-ce que ça rapporte de l’argent?/Et si ça ne vous plaît pas, partez/Ou utilisez votre droit de protester dans la rue/Utilisez le, mais n’imaginez pas être entendus».

[4] «On l'a jeté dans le van de l'émeute/Et tous les flics l'ont tabassé».

 [5] «Un ami d'un ami a été battu/Il a regardé un policier de travers». 

[6] «Le feu démarre/Pouvez-vous entendre le son/Des gamins qui clament?/Je ne garderai pas cette couronne/Moi et vos amis/Nous dirigerons cette ville/Et continuerons à clamer/Jusqu'à ce que tout s'écroule».

[7] «De lampadaire en lampadaire, la rue est à nous».

 

lu sur slate

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