Le blues du vidéosurveillant

Publié le par nidieuxnimaitrenpoitou.over-blog.com

Que fait un agent de vidéosurveillance devant son écran? Principalement, il s'ennuie.

Les écrans de vidéosurveillance à Edinbourg en 2006. REUTERS/David Moir

- Les écrans de vidéosurveillance à Edinbourg en 2006. REUTERS/David Moir -

La surveillance vidéo, pratique de plus en plus courante en milieu urbain, même si elle reste toujours très aléatoire pour contrer la délinquance, s'avère, pour les principaux intéressés (les surveillants), une source de stress, d'ennui et de frustration. Ce qui n’améliore pas l’efficacité réelle de ces dispositifs.

C'est ce qu’on apprend dans une étude très pointilleuse réalisée pendant plusieurs mois dans deux communes françaises par un chercheur de l'Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Ile-de-France (IAU-IDF).

Ce sociologue, Tanguy Le Goff, a passé au total 60 heures dans chaque ville à «surveiller les surveillants», courant 2010, afin d'étudier leurs tâches quotidiennes et analyser en quoi leur travail concourt ou non à restaurer la «tranquillité publique» grâce aux œilletons électroniques disséminés dans leurs communes.

Le nombre de villes équipées en France est un grand mystère. Même des petits villages succombent, comme Baudinard-sur-Verdon (12 caméras pour... 150 habitants). On peut les estimer à plusieurs centaines, en sachant que rien qu'en 2010, 280 communes ont sauté le pas, selon le Figaro.

Sur la voie publique, le nombre de caméras devrait avoisiner les 45.000 fin 2011, alors que Matignon, en 2009, en voulaient 60.000 à la même date. En comptant celles présentes sur les bâtiments publics, dans les transports, les commerces et les entreprises, on approche des 600.000.

Le gouvernement ne ménage pas sa peine pour accompagner les maires les plus récalcitrants, puisqu'il subventionne à hauteur de 40% en moyenne toute nouvelle installation.

Tous les ans, un «fonds de prévention de la délinquance» consacre 58% de son budget annuel (51 millions d'euros) à la seule «vidéo-protection», pour le plus grand bonheur des industriels qui ne connaissent pas la crise (leur chiffre d'affaires est en croissance d'environ 10% par an ces dernières années).

Comme il s'agit de sociologie, les témoignages recueillis par Le Goff sont anonymes et les deux villes «visitées» sont désignées sous les noms d'Alphaville et de Bétaville —la première faisant écho à un film d'anticipation de Jean-Luc Godard sorti en 1965, qui décrit une colonie extraterrestre où les sentiments humains ont été abolis et où tout est sous contrôle d'un ordinateur central, Alpha 60...

 


 

 

Cette double plongée dans les CSU —pour «Centres de surpervision urbaines», les «salles de contrôles» qui centralisent toutes les images— est une grande première en France. Tangy Le Goff a déjà participé à plusieurs études d'impact sur les retombées de la vidéosurveillance —un terme proscrit en langage administratif car le gouvernement a choisi, pour tenter d'en réduire les effets anxiogènes, d'imposer celui de «vidéoprotection» par un amendement de la loi Loppsi votée en mars dernier. Il a notamment contribué à dégonfler une «étude» commandée par le ministère de l'Intérieur en 2009 visant à démontrer «l'efficacité de la vidéoprotection».

Le Goff, par ailleurs chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP-CNRS), est donc l'un des experts les mieux calés sur la question.

Il a choisit deux cibles représentatives de la région parisienne:

  • Alphaville est «historiquement bourgeoise»: plus de 50.000 habitants, dotée au nord d'importants quartiers populaires et à l'ouest de résidences huppés. De quatre caméras en 2001, le parc est passé à 61 unités aujourd'hui; le CSU est composé de 8 agents et d'un chef de service.
  • Bétaville est plutôt une «banlieue rouge»: moins de 30.000 habitants, un habitat surtout composé de grands ensembles HLM en cours de rénovation. L’équipement date de 2006 et le parc compte aujourd'hui 28 caméras municipales; son CSU comporte 2 opérateurs et un «chef de salle».

Le sociologue décrit trois «profils-types» de ces «vidéo-opérateurs» avec qui il a partagé de longues heures:

  • Les «utilitaristes», qui «exercent ce métier par défaut», dans l'attente de jours meilleurs; plutôt sceptiques sur leur utilité, «ils sont présents mais n’assurent que le travail minimum et se sentent à “part” dans cet univers professionnel».
  • Les «chasseurs» sont zélés et très à cœur dans leur travail, «ils revendiquent ce “goût de la chasse”» et «adhèrent pleinement au monde policier et à ses valeurs», espérant en faire partie un jour; fiers d’avoir dans leur téléphone les numéros de mobile des flics de la BAC;
  • Les «loyalistes» sont les «défenseurs d’un outil au service des policiers municipaux dont ils cherchent à défendre les intérêts», ils respectent les règles imposées et se méfient des flics de «la nationale». 

Sous-flics frustrés

Ce que décrit le mieux cette étude, c’est le blues quotidien qui accable ces agents, sur qui repose pourtant une bonne partie de la propagande sécuritaire de la municipalité. En résumé, ce sont des sous-flics mal considérés. «C’est un travail qui s’apprend essentiellement sur “le tas”, par la diffusion de savoirs par “les anciens”», explique le sociologue.

 

Aucun diplôme national, pas vraiment de formation spécifique... «Le travail des opérateurs n’est pas plus reconnu au niveau des services de police comme un métier à part entière. Les policiers (...) ne leur reconnaissent pas un savoir-faire spécifique, leur renvoyant ainsi l’image d’exécutants “sans qualité”.»

«À leurs yeux, on est vraiment rien, se plaint le chef de salle de Bétaville. Alors que, moi, j’ai énormément de respect pour les polices donc je veux aussi qu’on en ait pour mes opérateurs et moi-même, c’est donnant-donnant parce  que le travail qu’ils font, il n’est pas facile mais nous aussi c’est pareil.»

Le sociologue décrit d’ailleurs son arrivée à Bétaville lors de son premier jour d’observation: à l’accueil de la mairie, ni à la direction du personnel, personne ne sait où se trouve le CSU ni ne connaît son responsable. «Après quelques détours, je parviens à la salle située au dernier étage de la mairie dans un couloir isolé.» Ambiance...

Parfois les policiers municipaux ont le sentiment que les caméras sont surtout là pour surveiller leurs propres déplacements. Ce qui les rend méfiant vis-à-vis des opérateurs... Les caméras «les rend ainsi plus vulnérables en les plaçant sous l’emprise d’agents pour lesquels ils n’ont guère de considération», observe le sociologue.

Outre le fait que les policiers les regardent de haut, les «vidéo-opérateurs» se sentent souvent inutiles. Exemple: le «flag» repéré sur écran, qui permettrait la traque d’un délinquant en direct... Problème: c’est plutôt rare... Le Goff, en 120 heures d’observation, n’en a vu aucun... Un agent d’Alphaville, six ans de maison:

«Cela peut arriver d’anticiper, mais c’est rare. Le flagrant délit, je n’en ai pas fait des masses depuis que je suis ici. Ce qui n’est pas évident, c’est que quand vous êtes dans un secteur et quelques minutes plus tard on vous annonce qu’il y a eu un cambriolage alors que le secteur vous l’avez fait 5 ou 10 minutes avant, rien n’a attiré l’œil c’est un peu frustrant.»

Quant à choper un malfrat après-coup grâce aux enregistrements, les capacités de stockage des images réservent des surprises:

«Durant nos observations, à deux reprises, la police nationale a sollicité des images sur des faits qui s’étaient produits plus de 8 jours avant la date de la demande. Les opérateurs du CSU n’ont pu que répondre défavorablement à ces requêtes, les données étant déjà “écrasées”.»

Syndrome Loft Story

Après le blues, l’ennui. Il faut dire que la plus grande partie de la journée, surtout le matin, on s’emmerde sec dans les CSU... Certains en profitent pour roupiller, les pauses clopes s’éternisent, et parfois il faut se maintenir éveillé en gobant «quelques pastilles de vitamines». Effet secondaire: l’obésité... «Il y a des fois où l’on s’emmerde, des journées où c’est vraiment mort, alors on mange, cela occupe», avoue un agent...  

Le Goff:

«Le temps dédié par les opérateurs aux missions de surveillance (qu’elles soient actives ou passives) n’excède pas les 60%. Beaucoup d’autres activités prescrites ou qu’ils se créent pour rompre l’ennui de la seule surveillance, occupent leur temps de travail. Elles contribuent... à limiter le temps effectivement consacré par les opérateurs à leurs missions de surveillance à distance.»

Activités prescrites? Classique: «Le temps de quelques minutes, un opérateur va s’attarder sur des femmes comparant leurs qualités esthétiques respectives ou se félicitant d’une “soirée tee-shirt mouillés”.» Un autre a l’habitude de surveiller sa propre voiture «afin de s’assurer qu’elle n’a pas été volée ou qu’elle n’est pas vandalisée». Attention néanmoins à ne pas se faire arroser à son tour:

«A Bétaville, un moyen de contrôle a posteriori visant à vérifier que les opérateurs ne s’adonnent pas à des activités “clandestines” a été mis en place: la mise sous surveillance des surveillants. Les opérateurs sont en effet placés en permanence sous l’œil d’une caméra les filmant et enregistrant les images contrairement à ce qu’ils pensaient!» 

Un opérateur d’Alphaville s’épanche ainsi sur son désœuvrement:

«On raisonne comme les mecs en prison. On compte les heures et on tire des traits sur des bâtons pour faire passer le temps, pour voir ce qu’il nous reste à tirer dans notre journée. Bon, et puis pour alimenter un peu le temps, comme on n’a pas le son, on blague entre nous, on se vanne, on interpelle les gens qu’on voit. On tente de se distraire.»

Et les distractions ne manquent pas: les écrans y participent. Syndrome Loft Story... Le sociologue a surpris des conversations de café du commerce dès que la caméra repère un groupe de jeunes. Morceaux choisis:

«Dès qu’ils ont une occasion de faire une connerie, ils la font. (...) vous savez, ils n’ont pas beaucoup de neurones.» (Alphaville). 

«C’est dommage qu’on ne puisse pas tirer avec la caméra»; «j’espère qu’un d’eux va finir par tomber.» (Bétaville).

Chasse au faciès

Le Goff traduit: «Les “jeunes” sont moins ciblés ici pour ce qu’ils font (souvent d’ailleurs ils ne font rien, ce qui est jugé suspect) que sur leur apparence vestimentaire et physique jugée a priori suspecte.»

La chasse au faciès par écran interposé est aussi un sport très prisé, même si à Alphaville au moins deux agents sont d’origine antillaise... «Au quotidien, c’est un peu lourd, les vannes racistes», dit l’un d’eux. «C’est oppressant, heureusement que j’ai une vie sociale à côté. La surveillance que l’on fait, cela devrait rester neutre, mais ce n’est pas le cas. Il y a beaucoup de propos sur les individus et un ciblage sur les individus issus de l’immigration…»

Bref, conclut le sociologue, «se trouvant dans des statuts souvent précaires, rarement formés ne serait-ce qu’aux rudiments de la législation encadrant la vidéosurveillance des espaces publics, sans perspective d’évolution de carrière, [ils] demeurent des acteurs à la périphérie des systèmes locaux de sécurité, non-reconnus voire méprisés, alors même que l’outil dont ils ont la charge est aujourd’hui promu comme la pierre angulaire des politiques locales de prévention de la délinquance. Dotés de pouvoirs de surveillance importants tout en étant des travailleurs sans pouvoirs: telle est l’étonnante situation des opérateurs municipaux de vidéosurveillance».

Suggestion: exiger une cellule psychologique dans chaque CSU de France et de Navarre.

 

 

lu sur slate

Publié dans surveiller et punir

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