Gloire à Facebook et ses pillages

Publié le par nidieuxnimaitrenpoitou.over-blog.com

Comment le réseau social s'améliore en copiant les bonnes idées des autres.

 

 

L'automne dernier, j'avais parlé à Mark Zuckerberg d'un dilemme récurrent sur Facebook: nous n'avons pas le même niveau de familiarité avec tous nos «amis» numériques. Parmi vos potes de Facebook, certains sont très chers à votre cœur, d'autres sont à peine des connaissances ou des membres éloignés de votre famille, des collègues de bureau auxquels vous n'avez rien à dire ou même des anciens camarades d'université qui vous doivent toujours 50 balles.

A ce moment-là, Facebook venait tout juste de révéler comment il entendait remédier au problème –par une fonctionnalité nommée Groupes, permettant aux gens de créer un espace partagé sur le site. Par exemple, vous pouviez créer un groupe pour rassembler tous vos amis qui faisaient de la musique avec vous au lycée, et ces personnes pouvaient à leur tout inviter d'autres camarades de pupitre à rejoindre ce groupe. Ce qui vous évitait de passer des heures à rechercher dans votre liste d'amis qui faisait effectivement de la musique avec vous, à l'époque. Certes, une telle méthode avait aussi ses ratés –et si quelqu'un taguait un golio qui n'avait pas du tout sa place dans ce groupe?– mais Zuckerberg soutenait que Facebook avait trouvé là le meilleur moyen de compartimenter vos amis.

«Par exemple, prenez la solution algorithmique», avait déclaré Zuckerberg, sous-entendant que Facebook pouvait se servir des données qu'il possédait sur vous et vos amis, pour vous suggérer automatiquement quelle personne devait aller dans quel groupe.

«Est-ce que vous vous fieriez à un algorithme qui vous dirait, “Voilà, nous avons calculé qui sont vos amis les plus proches”? Non. Chaque individu va avoir un groupe “amis proches” différent des autres.»

J'avais trouvé l'argument de Zuckerberg convaincant; cela semblait en effet assez délicat de laisser l'ordinateur définir vos cercles sociaux. J'ai donc été surpris quand, cette semaine, Facebook a dévoilé une nouvelle fonctionnalité, les «listes intelligentes». «Gérer vos listes est ennuyeux. Voilà pourquoi les listes intelligentes le feront pour vous», a expliqué Blake Ross, directeur produit chez Facebook, sur le blog du réseau social. Aujourd'hui, chaque utilisateur de Facebook verra des listes nommées Travail, École, Famille et Ville se remplir automatiquement des gens appartenant à ses réseaux. En d'autres termes, Facebook a choisi la «solution algorithmique» sur laquelle Zuckerberg faisait la fine bouche l'an dernier.

Pourquoi Zuckerberg a cédé à la tentation des listes

Je n'en veux pas au jeune PDG d'avoir changé d'avis. En réalité, je pense qu'on devrait l'applaudir de s'être mis au diapason du plus grand nombre. Zuckerberg a eu envie de mettre au point une meilleure manière de créer des listes pour une simple et bonne raison: d'autres le font. Le nouveau réseau social de Google, Google+, est fondé sur l'idée que séparer vos amis en différents groupes devrait être plus facile à faire que sur Facebook. (Je n'ai pas trouvé la méthode de Google+ tellement meilleure, soit dit en passant). En août, une start-up du nom de Katango sortait une application web triant automatiquement tous vos amis Facebook –et le succès fut immédiat. Comme on pouvait le prévoir, Facebook, regardait tout ça de près. Malgré le premier scepticisme de son PDG, Facebook n'a pas perdu beaucoup de temps avant d'intégrer ces idées au grand manitou des réseaux sociaux.

Et c'est l'une des plus grandes forces de Facebook: Zuckerberg et ses sbires copient absolument toutes les bonnes idées des autres, sans se poser de questions, sans scrupules et ils le font très bien, vraiment très bien. Juste après avoir annoncé les listes intelligentes, cette semaine, Facebook a sorti une autre fonctionnalité majeure. C'est le nouveau bouton «S'abonner» du site qui vous permet de suivre les mises à jours d'autres personnes directement dans votre fil d'actualités, et ce même si elles ne font pas partie de vos amis. Cela vous dit quelque-chose? C'est bien normal, car c'est exactement ce qui se passe sur Twitter lorsque vous décidez de suivre quelqu'un.

Sur Facebook, l'amitié a toujours fonctionné à double-sens –c'était même l'un des principes fondamentaux du site. Mais le succès de Twitter a visiblement poussé l'entreprise à faire preuve ici de davantage de flexibilité. Facebook s'est aussi inspiré de beaucoup d'autres fonctionnalités présentes à travers le Web. Parmi les initiatives les plus récentes du site, on retrouve les Lieux (piqués à Foursquare), les Bons Plans(Groupon), les Questions (Quora), et le chat mobile avec un groupe d'amis (GroupMe). Les fans de Star Trek auront reconnu dans cet odieux chapardage la tactique principale des Borgs. Tout comme ce collectif futuriste, Facebook erre à travers l'univers technologique à la recherche de fonctionnalités intéressantes, puis intègre sans vergogne les meilleures d'entre elles dans son imposant catalogue.

Facebook progresse par imitation

Cette dynamique est doublement bénéfique, à la fois pour l'entreprise, mais aussi pour ses utilisateurs. Tout d'abord, le copiage assure à Facebook sa position dominante –chaque fonctionnalité que le site intègre accroît sa mainmise sur le marché des réseaux sociaux et affaiblit ses concurrents. Mais l'assimilation rapide que fait Facebook des meilleures idées du web est aussi bonne pour la horde de ses utilisateurs. Facebook ne s'en est jamais tenu à un dogme. Zuckerberg a peut-être un jour cru qu'un ordinateur n'était pas capable d'organiser vos listes d'amis, mais Katango a prouvé le contraire, et les gens ont adoré. Alors pourquoi ne pas donner au peuple ce qu'il demande?

Je soupçonne Facebook d'être sensible au grief disant qu'il progresse par imitation. En même temps, les tous premiers pas de Facebook ont été obscurcis par des accusations de vol. (Des accusations bidon, selon moi). Mais je parie aussi que Zuckerberg connaît parfaitement les nombreuses filouteries qui jalonnent depuis longtemps l'histoire du secteur technologique.

Quelques-unes des meilleures entreprises technologiques sont autant adeptes de l'imitation qu'elles ne le sont de l'invention. Regardez Apple, Microsoft et Google. Le premier Mac était à l'époque l'ordinateur de bureau le plus créatif jamais conçu, mais il s'inspirait de toute une ribambelle d'idées sur le graphisme de l'interface utilisateur, développées à l'origine au sein du Xerox PARC. Avec Windows, Microsoft s'est inspiré à son tour du Mac. Et jetez un œil au téléphone Android de Google: c'est une plateforme merveilleuse au succès commercial formidable –mais c'est aussi, incontestablement, une copie de l'iPhone. Et les premiers appareils Android, avant de ressembler à l'iPhone, n'étaient pas non plus des originaux complets –ils s'inspiraient fortement du BlackBerry.

La croissance par assimilation, vue de la Californie

La Silicon Valley a toujours respecté l'assimilation agressive sans le vouloir. Dans une célèbre interview de 1994, Steve Jobs citait Picasso: «Les bons artistes copient. Les grands artistes volent.» Et Jobs de poursuivre:

«Tout cela se résume à essayer de vous exposer aux meilleures choses que des humains ont faites. Puis tenter de les intégrer à ce que vous faites vous. (…) Nous n'avons toujours eu aucun scrupule à voler de grandes idées.»

Le vol, tel que Jobs le définissait, est devenu bien plus difficile avec les années. Les entreprises technologiques ont pris l'habitude de breveter tout ce qu'elles sortent, et d'embaucher des tas d'avocats pour protéger leurs brevets. C'est pour cela que toutes les entreprises qui fabriquent des téléphones mobiles et des tablettes sont aujourd'hui en procès les unes avec les autres. Elles ont toutes conçu des gadgets qui (nécessairement) ont copié les inventions d'une autre, mais elles sont obligées, par leurs services juridiques, de protéger leurs brevets.

Actuellement, Jobs voit la copie d'un autre œil: «Nous pouvons rester les bras croisés et regarder nos concurrents voler nos inventions brevetées, ou nous pouvons faire quelque-chose pour y remédier. Nous avons décidé de faire quelque-chose pour y remédier», a-t-il déclaré dans un communiqué de mars 2010, annonçant la décision d'Apple de poursuivre HTC en justice.

Le monde des logiciels web ne brevette pas autant à tout va que le secteur de la téléphonie, ce qui permet –pour le moment– à Facebook de faire une razzia sur tout ce qui lui chante. J'espère qu'il continuera. Si une bonne fonctionnalité existe dans un autre réseau social, pourquoi devrais-je avoir à quitter Facebook pour en profiter?

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

lu sur slate.fr

Publié dans surveiller et punir

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