Droite et extrême droite : la figure de De Gaulle et la construction du discours du FN

Publié le par nidieuxnimaitrenpoitou.over-blog.com


Il est très agaçant d’entendre répété par les sympathisants du Front National sur les forums ou à la télévision que voter FN serait le geste suprême de rébellion contre la « bien pensance » et le « système UMPS » (ça va chercher loin…). Feu de Prairie a été intrigué par ce postulat car il ne trouvait pas évident que beugler « vive la France » dans un système tenu par la droite la plus chauvine soit particulièrement subversif, ni que Marine Le Pen, égérie des plateaux télé et des médias du système, soit une figure underground de la résistance contre le libéralisme. Il était donc intéressant de creuser un poil cette question, notamment du côté de l’Histoire et en particulier de De Gaulle.

On ne peut pas évoquer l’Histoire de la droite française sans passer par la figure du Général, qui occupe une place immense dans l’imaginaire populaire français, avec tous les « héros nationaux » reliés , le mythe de l’unité nationale, le patriotisme bon teint, le fantasme de la France faisant cavalier seul en politique internationale, etc. C’est aussi pour cela que des gens se pensant sincèrement de gauche s’identifient à De Gaulle, alors qu’il n’a fait que maquiller l’impérialisme français pour le faire perdurer.

Comme Jaurès ou Camus, ce personnage servant de caution intouchable au colonialisme doit être particulièrement visé et critiqué. Il est temps de renverser les idoles.

Petit rappel des faits historiques : en 1945, alors que le plus grand conflit qu’ait connu le monde se termine, notre De Gaulle est représenté comme le sauveur de la France, qui a héroïquement résisté (enfin, à Londres, quand les réseaux de résistance communiste  subissaient au quotidien répression, torture et assassinats) et qui unit tous les français (comprendre : la gauche modérée et la droite, les principaux partis bourgeois).

Le Parti Communiste est ménagé : il est puissant, mais surtout inoffensif, miné par une faiblesse idéologique le travaillant depuis les années 30, qui l’a poussé par exemple à rendre les armes en 1945.

Toute la France est-elle donc gaulliste ? Non ! Des irréductibles résistent encore et toujours: les inconditionnels de Pétain. Normalement, ce nom doit être autant honni par la droite que De Gaulle est adoré. Et pourtant, il n’y a pas de fossé extrême entre les deux, osons le dire. La théorie pétainiste dite de l’épée et du bouclier, selon laquelle les deux hommes ont défendus la France à leur manière, n’est pas complètement fausse : ce sont deux représentants d’une même classe sociale, la bourgeoisie patriote/militaire, qui se forme aux mêmes écoles (l’école de cadre d’Uriage par exemple, fondée par Pétain et qui alimentera le régime gaulliste), ayant une vision politique semblable.

Seulement, Pétain a été « sacrifié » par la bourgeoisie impérialiste au profit de De Gaulle, l’homme de la situation. Les apparences sont sauves. Les pétainistes ne pardonneront jamais ce reniement, notamment la branche dure de la bourgeoisie coloniale qui avec l’OAS combattra par les armes la branche modérée. Il y a toujours une lutte de ligne, n’oublions pas.

Pendant vingt bonnes années De Gaulle aura donc les mains libres pour restaurer le patriotisme français en développant… l’anticommunisme (avec sa milice, le SAC), l’antisémitisme (« un peuple d’élite sûr de lui et dominateur »), le racisme (la fameuse identité blanche et catholique). Rien de nouveau sous le soleil.

L’extrême droite pendant toutes ces années ne s’est pas remise idéologiquement de l’indépendance de l’Algérie (à part peut-être le courant nationaliste-révolutionnaire). Il faut attendre les années 80-90 et la montée du FN, qui dans un long processus trouvant sa conclusion avec Marine Le Pen, réhabilite De Gaulle par une pirouette dialectique qui ne manque pas de culot mais a en fait sa logique.

Dans son discours, les « résistants » sont les patriotes ; la France est envahie par les « islamo-fascistes » ; quant aux collabos, ce sont… les « gauchistes », bien sûr. C’est le grand écart avec les origines du front national, dans le discours du moins. Nous revoilà en 39-45, avec le Maréchal à Londres et un imam à Berlin…

Bien sûr les pétainistes s’organisent à la droite du FN (avec le comité du 9 mai par exemple), car le fascisme étant un mouvement et non un parti, ce genre de contradiction n’est pas antagonique.

Quelle différence avec la droite française modérée alors ? Le rejet des immigrés ? Mais voyons, écouter cinq minutes le discours de Guéant suffit à comprendre que l’UMP partage ces « valeurs ». Les Rroms ? Idem. L’Identité Nationale ? Pareil. L’économie ? Presque pareil. Le programme du FN, en bon parti pré-fasciste, s’est légèrement socialisé par soucis de populisme, mais il a toujours été très fluctuant, passant de l’ultra-libéralisme du début à une version « droite sociale » actuellement. Fidélité aux principes nationaux sans doute ?

Bref, les seules différences entre l’UMP et le FN sont quantitatives (le FN fait « plus »), pas qualitatives (le FN n’envisage pas l’économie politique différemment). D’où le recours abusif aux faits divers pour masquer le vide. Chômage, précarité, délocalisations, catastrophe écologique ? On vous répond quick halal et prières de rue pour mobiliser la communauté nationale contre « l’ennemi intérieur ».

C’est également pour ça que Marine n’a pas eu de soucis à se rapprocher de l’extrême droite israélienne (pays où elle a voyagé récemment), très proche de ses idées une fois l’antisémitisme provisoirement mis de côté (il ne reste que le tabou américain ; le FN est séparé de la droite américaine ultra uniquement par une conception différente de l’état, qui selon leurs cousins d’outre-atlantique devrait être réduit à ses fonctions régaliennes).

En comprenant la nature des différentes composantes de la droite et leurs liens, on peut donc prévoir leurs lignes politiques. Par exemple quand le FN s’opposait à l’intervention en Libye, ce n’était pas pour refuser héroïquement de vendre des armes ou de piller le pétrole, mais parce que selon eux le jeu était trop risqué pour les intérêts français (pertes militaires probables, paranoïa de la solution islamique, etc). Deux possibilités pour une même classe impérialiste.

Revenons finalement à l’autre exemple de taille, l’économie : le FN n’a pas une vision cohérente du capitalisme comme système économique. Il se base sur un prolétariat en voie de déclassement – auquel il offre des solutions illusoires – mais surtout sur les artisans, petits commerçants, petits patrons (la famille Le Pen elle-même est très bourgeoise)… Pour ces classes sociales, il défend exactement la ligne fasciste traditionnelle : rejet apparent du « libéralisme » opposé à un bon petit capitalisme « bien de chez nous », dans une pure vision moraliste, métaphysique des rapports sociaux. Il y a d’un côté les multinationales apatrides et bien sûr étrangères (les fanas d’antisémitisme trouvent ici leur place), de l’autre le courageux entrepreneur français. Et les salariés ? Eh bien, ils n’ont qu’à se serrer la ceinture, s’en prendre aux arabes (terme remplacé par « musulmans », c’est plus à la mode) , aux « extra-européens », aux rroms, à la gauche, etc. Le tout est d’obtenir une pleine collaboration des travailleurs avec leur patron dans l’intérêt souverain de la France, en étouffant toute contestation sociale.

Le premier ennemi du FN, ce sont les travailleurs. Si on peut accuser ce parti d’être des collaborationnistes, c’est bien de collaboration de classe qu’il s’agit.

Rien de nouveau à droite, donc.

 

lu sur feuxdeprairie

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