désobéir par le rire, l'exemple de Démocratie pour le Pays Basque

Publié le par nidieuxnimaitrenpoitou.over-blog.com

 

Une bonne partie de cet article a été copieusement pompée dans le l'ouvrage déjà cité ''Désobéir par le rire''. Le reste est issue de l'expérience des militants anarcho-droitiers vivant ou ayant vécu à proximité du Pays basque.

Oui. Ce fut en tout cas la conclusion des activistes basques qui décidèrent de créer en 2000 le mouvement Démos, abréviation de Démocratie pour le Pays Basque.
Or le contexte politique de cette période est marqué par la double violence de l'ETA et des États français et espagnol. Les forces de l'ordre tout comme l'opinion publique sont alors promptes à amalgamer militantisme basque et terrorisme. Dans un tel climat, il est essentiel de faire preuve d'intelligence et d'humour si l'on veut limiter la répression et conserver le soutien de l'opinion publique. Les Démos seront donc un mouvement pacifiste, qui se présentera comme le ''bras non-armé de la population'', et qui communiquera grâce à de l'agit-prop et des actions non-violentes. Le mouvement rassemble ses partisans autour de trois revendications : la création d'un département basque, la reconnaissance de la langue basque et le rapprochement des prisonniers basques.
Leur stratégie sera celle de ''la mouche du coche'' qui ne fait de mal à personne, mais qui agacent profondément les autorités. Leur action inaugurale sera d'occuper le mur de la prison de Bayonne avec des banderoles réclamant le rapprochement des prisonniers basques. Pendant que deux militants sont perchés sur l'un des murs en scandant des slogans, d'autres peignent ces mêmes slogans sur les murs. Lorsque la police arrive, avant même qu'elle ait amorcé la moindre action, les militants au sol s'aspergent de peinture rouge (sous l'œil de caméscopes complices). Ceci a le don d'une part de rendre perplexe un long moment les pandores, peu habitués à de telles réactions, et d'autre part de rendre l'évènement encore plus éclatant (écarlate) en terme de communication. Ensuite, le matériel permettant aux activistes de monter sur le mur ( quatre mètres de haut quand même) ayant disparu, il faut plusieurs heures aux forces de l'ordre pour déloger les facétieux, sous les regards hilares des détenus.
Quelques semaines plus tard, les Démos se rendent au conseil général des Pyrénées-Atlantiques pour reprendre les 21 sièges (sur 52) des conseillers généraux du Pays Basque qui n'ont rien à faire,selon eux, à Pau, où ils sont minoritaires. Les sièges sont installés à Bayonne, là où la future antenne du conseil général du Pays Basque, réclamée par les Démos devrait se tenir. «Avec de tels sièges,déclarent-ils, on ne pourra pas dire que le département basque n'a pas d'assise populaire...». François Bayrou, président du conseil général, estime qu'il s'agit là «d'un cran de plus dans la stratégie de la tension» et se ridiculise au passage. Les Démos lui répondront en organisant l'opération «un siège pour François Bayrou» : ils appellent «tous les basques à nous amener d'urgence des sièges de toutes natures, chaises, bancs, poufs...» pour les remettre à '' Bwana Bayrou''.
Une autre fois, les Démos ''confisquèrent '' aux archives départementales des Pyrénées-Atlantiques le registre des délibérations du Biltzar du Labourd de 1789. C'est un document historique qui consigne la dernière délibération de l'assemblée des élus basques au lendemain de la Révolution française. L'assemblée s'y prononçait contre la création d'un département des Basses-Pyrénées mais pour un département basque. C'est un étudiant, inscrit aux Archives sous le nom de Dominique Joseph Garat, du nom de l'élu député du Labourd aux États Généraux de 1789, qui subtilisa le document. Celui-ci réapparut au cours de quelques manifestations et conférences de presse pour être finalement restitué en 2010 lors de l'inauguration du Pôle basque des Archives Départementales par un activiste déguisé en Dominique Joseph Garat. Entre temps le registre aura été entièrement numérisé pour en permettre la consultation publique.
Entre autre actions, nous pouvons encore citer la ''Bataille du rail'' avec la SNCF pour imposer la double signalisation dans les gares du Pays basque. Les militants manifestent dans les gares, affichent eux-mêmes des signalisations en basque au côté des inscriptions en français et s'enchaînent sur les voies ferrées. Ils obtiennent satisfaction. Ils vont ensuite bloquer des avions transférant des prisonniers basques. Ils vont aussi simuler des accidents de la route pour interpeller sur les dangers pour les familles de la dispersion des prisonniers. 
simulation d'accident - Bataille du Rail (cliquez sur l'image pour mieux la voir)

 

restitution des registres machin truc aux Archives de Bayonne 

Les Démos vont enfin ''libérer'' des Marianne des mairies basques, sur le modèle des actions du Front de libération des nains de jardin (FLNJ). L'une des Marianne est photographiée à la plage et ''interviewée'' par les Démos, à qui elle dit son bonheur de pouvoir enfin mener sa vie comme elle l'entend. Quelques temps plus tard, une autre Marianne, se présente comme ''agent de décoration'' à la mairie d'Ustaritz (où elle a été dérobée) bien que '' son contrat stipule qu'elle est le symbole de la République''. Elle annonce sa candidature à la présidence de la République à l'occasion d'une conférence de presse clandestine sur les remparts de Bayonne. Une trentaine de Démos en combinaisons blanches et jaunes, et masqués, lui donnent la parole pour qu'elle explique les raisons de sa candidature. Mais la présence de Le Pen au second tour modifie un peu la stratégie des Démos, qui mettent en scène le retrait de la candidature de leur Marianne ''pour faire barrage à l'extrême-droite''.

En 2007, 700 personnes avaient participé à l'une des centaines d'actions initiées par les Démos. La justice française ne goûte pas l'humour potache des jeunes basques et reste raide comme un piquet sur son code pénal. 97 militants seront inculpés dans 16 procès. Les Démos sont contraints de collecter de l'argent pour payer leurs frais de justice. Ils lancent alors une campagne de communication en se rebaptisant ''Démo SA'', société aventurière au capital de – 3132 euros. C'est l'opération ''première augmentation de capital'', dans laquelle ils appellent à «investir une partie de notre épargne pour le renforcement de la croissance démocratique de notre pays : en effet plusieurs juges réalisent des emprunts à Démo SA par saisies sur salaires, emprunts qui seront remboursés dès que le département basque sera crée, la langue basque officialisée et les prisonniers rapprochés...». Et de préciser qu'en devenant  actionnaires de Démo SA, «vous permettez la création d'emplois : avocats, journalistes, imprimeurs, vendeurs de farces et attrapes...».

Les Démos se sabordent en 2010. Le recours à l'humour aura donc été autant un souci pédagogique que la volonté de protéger les militants de la répression facilitée par la confusion entretenue entre militantisme basque et terrorisme. L'humour irrésistible de certaines actions démos confère au mouvement une image positive et bien distincte de celle des partisans de la lutte armée. La brutalité policière ne les épargnera cependant pas complétement, mais renforcera justement leur image de mouvement non violent dans l'opinion publique locale.

L'humour dans l'action est un outil pédagogique. Il favorise la mémorisation de l'information reçue,  nombre de pédagogues vous le diront.  Dans l'action directe, le recours à des analogies ou des métaphores comiques permet de faire passer un message politique en le rendant accessible au plus grand nombre. L'humour permet la simplification du message en même temps qu'il le rend plus attrayant pour le public, ce qu'ont compris depuis longtemps les publicitaires. En accentuant les contrastes et les oppositions, l'humour met en évidence l'absurdité, la malhonnête ou la vilenie de l'adversaire. Lorsqu'il passe par la provocation, il oblige à choisir son camp, et donc à penser, à discuter et à se positionner. Il contribue encore à briser les silences, ces non-dits et ces tabous problématiques qui favorisent le maintien de l'oppression, en interdisant la pensée et l'échange.

L'humour ruine en peu de mots, de gestes ou de symboles, les stratégies de communication manipulatrices et coûteuses des détenteurs du pouvoir. Les spectateurs riant avec les activistes en action valident implicitement la justesse de leur combat...et l'adversaire le comprend instantanément. Pour ces raisons le rire attire sur l'activiste la sympathie et la bienveillance de l'opinion publique, qui seront précieux dans le rapport de forces, tout particulièrement en cas de répression.

Enfin, le combat des Démos, tout comme celui de nombreux autres militants indépendantistes de gauche, basques, catalans ou occitans, a été soutenu par une communication visuelle et graphique très travaillée, esthétique et séduisante. Ces chartes graphiques sont à des années-lumières de ce qui se bricole encore à l'extrême-gauche française. Mais ceci méritera un article complet...

lu sur fightclubnpa

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