Agent infiltré

Publié le par nidieuxnimaitrenpoitou.over-blog.com

 

 

Ancien agent de la DST entre 1969 et 1973, Dominique Defendi était en charge de l’infiltration de la Gauche prolétarienne, l’une des principales organisations d’extrême gauche post-soixante-huitarde. Son histoire, son fils David l’a couchée sur le papier dans « L’arme à gauche » sorti en 2008 chez Flammarion. Une histoire de manipulations et de mensonges qui sera adaptée prochainement au cinéma.

 

RECONVERTI dans les assurances depuis plus de trente ans, Dominique Defendi n’a pour autant rien oublié de son passage à la DST et de la mission qu’il a accomplie quatre années durant. L’homme est même prolixe sur le sujet. Fils d’immigré italien, il passe en 1967, à 23 ans, le concours d’officier de réserve de Saint-Cyr et intègre dans la foulée l’École nationale supérieure de police. Les notes sont bonnes. Il a le choix de l’affectation, ce sera l’antenne de manipulation de la DST à Dijon, installée à l’époque dans un bel hôtel particulier de la rue de Chevreul : « Disons que j’étais un patriote naïf. Un de mes amis déjà en poste à Dijon m’a fait l’éloge de la DST, et cela correspondait bien à ma mentalité d’alors. Je voulais défendre la France contre l’éventuel envahisseur soviétique ». La peur du rouge. Très en vogue à l’époque… L’agent fraîchement promu occupe le terrain, apprend le métier, la manipulation… la sensibilisation… : « Nous devions neutraliser les activités des puissances étrangères sur le territoire national. Notre mission consistait par ex

 

emple à infiltrer des gens un peu partout dans les communautés polonaise ou yougoslave ». Anecdote. L’une des taupes recrutées par Dominique Defendi est un certain Markovicth, cousin de Stephan Markovitch, garde du corps d’Alain Delon, retrouvé mort dans une décharge publique en 1968, en banlieue parisienne. « Un type mystérieux qui devait jouer sur les deux tableaux », se souvient, amusé, l’ancien agent. Fin 69, le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin s’inquiète de l’ampleur que prennent certaines organisations, notamment la Gauche prolétarienne, mouvement maoïste créé en septembre 68. À sa tête Benny Levy, un élève de Normal Sup, futur secrétaire particulier de Jean-Paul Sartre. Les militants se nomment Serge July, Olivier Rolin ou André Glucksmann. De l’intello très haut de gamme, au discours parfois violent. L’organisation cherche à propager la révolution en envoyant des militants travailler dans les usines du pays. Les maoïstes appellent ça « les établis ». Marcellin ne l’entend pas de cette oreille. Un remake de mai 68, il veut l’éviter à tout prix. Le ministre fomente une mission d’infiltration afin, primo d’identifier tout ce beau monde, secundo de placer une taupe à la tête de l’organisation. Tertio, à des fins politiques. Marcellin se tourne vers la DST, très fournie en moyens pour le contre-espionnage. Gaston Bouhé Lahorgue le boss du bureau dijonnais, choisit Defendi pour l’opération : « On m’a dit que j’allais m’occuper de la Gauche

 

prolétarienne, qu’il fallait que je recrute quelqu’un pour les usines Peugeot de Sochaux ».

Le client idéal. Le profil parfait.

Un boulot de fourmi. On ne recrute pas un agent d’infiltration comme un commercial en Tupperware.

L’agent multiplie les contacts, étudie les profils, se renseigne sur les candidats potentiels. Pas un intellectuel, plutôt un prolo, pas politisé. Il lui

 

faut un électron libre. En novembre 69, la fiche de police de Denis Mercier échoue sur le bureau de Dominique Defendi. Denis Mercier est originaire de Belfort. Il a travaillé quatre ans à Peugeot Sochaux avant de se faire licencier suite aux émeutes de mai et juin 68. Il est suspecté d’avoir assassiné deux CRS lors des échauffourées du 11 juin de la même année et d’avoir fait disparaître les corps dans une cuve d’acide. Libéré faute de preuves, sa culpabilité n’a jamais pu être établie. Le CV de Mercier indique aussi un caractère bagarreur, un type insoumis et charismatique n’appartenant à aucun syndicat ou parti politique. Apparemment l’homme renco

 

ntre des problèmes financiers. Le client idéal, le profil parfait. Dominique Defendi approche Mercier chez lui à Bethoncourt. Il se fait passer pour Didier Petit-Jean un journaliste enquêtant sur les évènements de 68. Méfiant au début, Mercier se laisse apprivoiser au fil des entretiens avec le faux reporter. D’autant que l’agent de la DST n’omet pas de lui laisser un petit billet à chacune de leurs rencontres. Mercier pense recevoir de l’argent d’un journaliste en mal d’informations, il est en fait payé par les services secrets. L’ouvrier n’est pas dupe. Il finit par comprendre que son généreux interlocuteur n’est pas celui qu’il prétend être, que Didier Petit-Jean est un flic. Trop embringué, Mercier ne cherche pas à faire machine arrière. D’autant plus que les émoluments distillés par Defendi améliorent largement son quotidien. La situation clarifiée, Il faut passer à la vitesse supérieure. Il faut que Mercier infiltre le mouvement de Benny Levy et comparses. Il faut que Mercier gravisse les échelons de l’organisation même si, souligne l’ancien flic, « on ne se faisait guère d’illusions pour qu’il déboulonne de son poste Benny Levy. Objectivement on voulait qu’il remplace Olivier Rolin ». L’agent de la DST fait embaucher son espion chez Peugeot à Sochaux où sa réputation de tueur de flic fait briller les yeux des jeunes militants de la GP. Mercier est pris au sérieux, on l’écoute, on le craint, on le respecte. « Enfin, il existait. Ce type travaillait d’un côté pour les services secrets, et de l’autre côté on le prenait au sérieux, c’était le rêve. Surtout qu’il se faisait pas mal de pognon entre ce que je lui donnais et son salaire à l’usine ». L’infiltré joue son rôle à merveille, d’autant plus que les rêves de révolution des petits bourgeois, des établis, Mercier « n’en a rien à foutre ». Dans l’ombre, Defendi donne les instructions, tire les ficelles, récolte les informations. Les rencontres entre les deux hommes se font dans les sous-bois, tôt le matin… tard le soir… au beau milieu de la nuit : « Il fallait qu’on se planque, on ne devait pas croiser des sympathisants. Je changeais de voiture, j’avais même des plaques d’immatriculation que je changeais de temps en temps », se rappelle Dominque Defendi. Comme prévu, Mercier prend du galon au sein des maoïstes. Les têtes pensantes du mouvement veulent rencontrer cet ouvrier très actif, acquis, semble-t-il, à leur cause. Il enchaîne les allers-retours entre la Franche-Comté et Paris. Il rencontre Levy et sa clique à plusieurs reprises. Il finit par jouir d’une « crédibilité absolue » auprès des intellos révolutionnaires parisiens, devient même l’un des principaux conseillers de Benny Levy. L’organisation d’extrême gauche est identifiée dans son ensemble, dirigeants, militants et simples sympathisants. Defendi pense que la mission va se terminer sur un coup de filet. Il comprend vite que les intentions de sa direction sont tout autres… plus politiques.
Les élections municipales de 1971 approchent et une note des RG donne des sueurs froides à Marcellin. Les communistes pourraient rafler des villes à la droite. Une vague rouge, la crainte de Marcellin. Il faut profiter du noyautage de la Gauche prolétarienne. Le ministre donne l’ordre à la DST d’organiser quelques violences pour faire porter le chapeau aux gauchos : « Il fallait que la France ait peur, que les Français aient peur de l’extrême gauche. Au final je me suis rendu compte que tout ce que je faisais était politique, ça ne me plaisait pas du tout. C’est ce qui a été l’un des éléments déclencheurs à mon départ quelques années plus tard » avoue l’ancien agent. Defendi exécute les ordres. Il pousse Mercier à organiser un attentat avec quelques petites mains de la GP. Une succursale Peugeot de Montbéliard est visée. Le feu d’artifice est prévu pour le 28 octobre 1970. L’affaire tourne court. « Une fuite certainement ». À dix minutes de faire péter la vitrine de la marque au lion, les flics débarquent arme au poing. L’équipe se retrouve derrière les barreaux. Il faudra une intervention poussée auprès de la chancellerie pour que la DST obtienne la libération de Mercier. Pour ne pas éveiller le moindre soupçon, toute la bande est relâchée. Mercier sort grandi de son passage dans les geôles de la République. Pour les Gpistes, il est un héros. Infiltration réussie…

Un suicide teinté de doute.

Sauf que Defendi sent petit à petit son agent basculer de l’autre côté, adhérer aux thèses maoïstes : « Il a fini par y croire. À partir du moment ou il a commencé à rencontrer la tête de la Gauche prolétarienne, en particulier Levy, j’ai senti qu’il s’échappait, qu’il était tiraillé. À côté de ça, je le tenais mais je devais le rappeler à l’ordre de temps en temps, lui rappeler qu’il travaillait pour moi ». Mercier semble plus instable que jamais, semble perdre pied. Le départ de sa femme n’arrange rien. À partir de 1972 et le meurtre de Pierre Overnay (ndlr : un ouvrier de Billancourt) par un vigile de l’usine lors d’une action menée par les maoïstes de la GP, le mouvement se dégarnit. Certains veulent agir par la violence, d’autres la réfutent. En proie à de fortes dissensions, les intellos révolutionnaires quittent le navire un par un. Le mouvement déposera finalement le bilan à la fin de l’année 73, non sans avoir fait des émules, plus radicaux ceux-là. Du sabordage de la GP naîtra Action directe en 1977. Mercier comprend qu’il est en train de tout perdre, la GP, la DST, l’usine. Tout est fini. Retour à la case départ pour le prolo de Haute-Saône. Dominique Defendi, lui, ne se retrouve plus dans l’agence. Il démissionne des services secrets courant 73. Avant de quitter la rue de Chevreul, il laisse une note à sa hiérarchie : « J’avais prévenu qu’il fallait surveiller Mercier de près. Qu’il risquait de devenir dangereux et imprévisible ». Il n’en aura pas le temps. Quatre mois après le départ de l’agent secret, Denis Mercier enroule sa voiture autour d’un platane sur une route de campagne enneigée. Suicide ? Accident ? Assassinat ? Quarante ans plus tard Dominique Defendi penche plutôt pour la thèse du suicide mais avoue avoir été titillé par le doute : « Il avait tout perdu. Je pense que c’est un suicide, mais on peut tout imaginer… Un accident peut-être… Ce n’est pas un assassinat, ni de la GP ni de la DST, mais j’avoue qu’à un moment, j’ai eu un doute… » Fin de l’histoire. Avant la fin de l’année, le tournage d’un long métrage devrait débuter à Dijon et Sochaux sous la direction de Jean-Pierre Denis. Benoît Magimel est pressenti pour incarner Denis Mercier. Louis Garrel pourrait interpréter le rôle de Dominique Defendi .

 

lu sur voie proletarienne

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